Heitor Carvalho : « Les villages peuvent être les lieux où l’on réapprend à vivre en communauté »
Avec Aldeias do Futuro, son premier long métrage documentaire, Heitor Carvalho dresse le portrait d’un Portugal rural en pleine transformation. Rencontre avec un réalisateur qui voit dans les villages des laboratoires d’avenir, où se réinventent les liens sociaux, la coopération et le rapport au territoire.
Peux-tu nous raconter ton parcours ? D’où viens-tu et comment es-tu arrivé à ce film ?
Je m’appelle Heitor. Je suis né à Lisbonne, même si mes racines familiales sont profondément liées au nord rural du Portugal. Mes grands-parents venaient d’une région rurale, puis mes parents se sont installés à Lisbonne, où j’ai grandi. Pendant de nombreuses années, j’ai beaucoup voyagé et vécu au sein de communautés internationales. Curieusement, cette expérience m’a amené à me sentir, d’une certaine manière, étranger dans mon propre pays.

J’ai alors ressenti le besoin de me reconnecter à la langue portugaise, à la culture, à la musique, aux traditions et, surtout, à des modes de vie plus proches de la nature et de la communauté. J’ai passé plusieurs années au sein du réseau des écovillages (EcoVillage Network) et j’ai visité différents projets de régénération et communautés intentionnelles. Ces expériences ont été importantes, mais elles m’ont aussi permis de prendre conscience d’une limite : beaucoup de ces communautés finissent par créer des bulles, sans établir de véritable lien avec les territoires où elles s’implantent.
À Tamera, par exemple, j’ai été frappé par le fait que de nombreuses personnes y vivaient depuis des décennies sans parler portugais. Cela m’a amené à m’interroger : comment peut-on parler de régénération s’il n’existe pas de lien profond avec les habitants, la culture et l’histoire du lieu ?
C’est au cours de cette recherche que je suis arrivé à São Luís. J’y ai découvert un village très vivant et j’ai fait la connaissance du Centre d’apprentissage Co.Re, grâce à José et Rafa. Au départ, l’idée était de réaliser une courte vidéo pour présenter leur projet à de potentiels partenaires. Mais nous avons rapidement compris qu’un mouvement bien plus vaste était en train de naître au Portugal : des personnes revenaient vivre à la campagne, redonnaient vie aux villages et imaginaient de nouvelles façons de vivre ensemble.
C’est de ce processus qu’est né le documentaire Aldeias do Futuro (Les Villages du futur), ainsi que le concept Re.Rural, qui vise à mettre en lumière ce mouvement de régénération des territoires portugais.

Quel est ton objectif aujourd’hui ?
En ce moment, je poursuis la tournée de projection du documentaire. Nous organisons des séances communautaires dans tout le pays, portées par les habitants eux-mêmes, qui utilisent le film comme point de départ pour ouvrir un dialogue sur les défis et l’avenir de leurs territoires.
À partir de septembre, nous souhaitons présenter le film dans des festivals de cinéma, puis l’emmener dans les écoles et les universités. L’objectif est qu’il puisse nourrir des discussions sur le logement, le sentiment d’appartenance, l’identité, la communauté, la gentrification et la régénération des territoires.
Parallèlement, nous développons la plateforme baldio.eu, une cartographie vivante des projets et initiatives de régénération au Portugal, afin de renforcer les liens entre les personnes, les villages et les organisations engagées dans cette transformation.
L’étape suivante consiste à trouver des financements et à constituer une équipe qui nous permettra de continuer à documenter ce mouvement. J’aimerais que ce travail évolue vers une mini-série documentaire, suivant les nombreuses histoires qui continuent d’émerger partout dans le pays.
Vis-tu dans un village ? Quelles sont les principales difficultés ?
J’ai passé les neuf derniers mois en immersion à São Luís et cela a été une expérience profondément transformatrice. C’est un village extrêmement vivant, créatif et plein de potentiel, ce qui contraste avec beaucoup d’autres villages portugais marqués par l’abandon et le déclin démographique.
Le principal défi reste le manque d’opportunités pour les jeunes. Beaucoup finissent par émigrer faute de travail et de perspectives d’avenir. Lorsque cela se produit, les territoires deviennent vulnérables aux grands intérêts économiques, comme les projets de monoculture ou d’autres investissements qui exploitent les ressources locales sans apporter de bénéfices aux communautés.
Nous devons créer des emplois, renforcer les économies locales collaboratives, les coopératives et les réseaux d’entraide afin que les habitants puissent rester sur leurs territoires et y construire leurs projets de vie.

Comment penses-tu que les villages peuvent apporter des réponses à la transition dont notre société a besoin ?
Je crois que les villages sont l’un des terrains les plus fertiles pour cette transition. Ils possèdent une histoire, une mémoire, des ressources naturelles, une production alimentaire, des relations de voisinage et un fort sentiment d’appartenance. Ce sont des lieux où il est encore possible de reconstruire les liens humains et de développer des modes de vie plus coopératifs.
Mais il est important de distinguer un village d’un écovillage. Beaucoup d’écovillages sont des communautés intentionnelles créées par des personnes venues d’ailleurs qui, parfois, finissent par vivre en vase clos, peu connectées au territoire. Un véritable village possède déjà une identité forgée au fil des générations, des habitants qui connaissent la terre, les traditions, les cycles agricoles et la culture locale.
Ce que je propose, ce n’est pas de créer davantage de bulles, mais de renforcer les solidarités de voisinage. Nous devons prendre soin des biens communs, retrouver l’esprit communautaire et valoriser ce qui existe déjà, tout en laissant une place à l’innovation et à de nouvelles formes d’organisation.
La régénération n’a de sens que si elle respecte l’histoire, la culture et les personnes qui vivent déjà dans ces lieux. L’avenir des villages ne consiste pas à remplacer ce qui existe, mais à construire des ponts entre tradition et innovation, entre ceux qui ont toujours vécu sur le territoire et ceux qui arrivent avec l’envie d’y contribuer. C’est dans cette collaboration que je crois, et c’est cette réflexion que le documentaire cherche à inspirer.


