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Interview avec Gabriel Lechemin: un parcours illuminateur à travers les écovillages

Interview avec Gabriel Lechemin: un parcours illuminateur à travers les écovillages

Gabriel Lechemin est jardinier, agriculteur, permaculteur mais aussi conférencier, animateur de stages, accompagnateur émotionnel, médiateur et facilitateur de conflits. Il a voyagé dans plus de 30 écovillages en Europe et en Inde. Aujourd’hui, il fonde avec sa compagne l’écovillage C’est la vie dans le Jura en France. Un parcours pas comme les autres qui lui permet d’avoir une perspective large sur la création d’écovillage.

D’un point de vue d’écovillageois, as-tu rencontré des obstacles juridiques lors de la création d’un projet de communauté ?

Gabriel : Globalement, j’ai vécu une volonté archaïque de la part de l’administration française de n’appliquer la loi que dans son ancienneté et son aspect le plus usuel et non dans les différences qu’elle permet. Lors de ma première expérience de création d’un écovillage ou lieu collectif, nous nous sommes vus refusé un numéro de SIRET de façon totalement abusive et illégale pendant 1 an et demi. Cela a eu raison de notre projet à l’époque.
Pire, et ce que ne savent pas ceux qui n’ont pas créé d’associations ou d’entreprises en France, nous subissons une ingérence et une déliquescence des services administratifs qui fait penser à un comportement mafieux. À la fois ces services sont sensés êtres gratuits mais leur complexité les rends payants en temps investi ou en factures et impôts indirects.
Notre pays est d’ailleurs dans une destruction avancée de ses institutions, en attestent de nombreux rapports d’Amnesty International, ainsi que la commission européenne.
C’est une question qui renvoie aussi à l’état d’esprit hypercritique français et trop sérieux, fermé, psychorigide. En effet, il suffit d’avoir un fonctionnaire qui voit d’un mauvais œil votre projet et il peut être bloqué , par simple abus de pouvoir !


Notre façon de communiquer à nous les écovillageois doit être impeccable. Le système administratif français est lent, et peu ouvert dans les faits, mais il est à utiliser ainsi – avec ses taxes indirectes – ou alors il faut chercher des solutions ailleurs, voire songer à créer sa structure juridique dans un autre pays ! Il faut parfois chercher la bonne personne au sein de l’administration, ou chercher une association qui peut aider, par exemple dans le domaine de l’ESS*. Souvent, il faut parfois éviter de créer la toute dernière SCOOP ou forme juridique permettant les dernières évolutions en date. Avant que quelque chose rentre dans les mœurs de l’administration française il faut soit avoir les moyens de faire pression sur elle, ou bien utiliser des formes juridiques archi-communes et rassurantes.

En terme de moyens de pression, il est judicieux de connaître des personnes dans l’audiovisuel. C’est ce qu’a fait la paysanne dans Les chèvres de ma mère, un film documentaire tourné notamment sur l’abus de pouvoir administratif. C’est également ce qu’a fait la Ferme du Bonheur à Nanterre en téléphonant à un contact de France 3 pour filmer l’arrivée des bulldozers sur son terrain, suite à leur découverte d’un terrain vague transformé en paysage bucolique et scène de théâtre en plein Nanterre. L’administration, terrifiée à l’idée d’être filmée a dû faire demi-tour.
Mon conseil est de ne pas être naïf, et s’il le faut, utilisez les mêmes moyens qu’eux pour les faire plier. C’est ma conclusion. Notre système est archaïque, il doit changer. Et pour que les gens bougent dans l’administration, il faut parfois leur mettre la pression. Nous ne devrions pas en être là, malheureusement il faut avoir des leviers de pouvoir pour se faire entendre ou même faire respecter ses droits élémentaires !

Soyez prêts aussi à bâtir des partenariats de qualité pour votre projet, c’est un gage de sérieux.
En terme de formes juridiques très reconnues et identifiables (ça rassure l’employé lambda), utilisez l’association, l’entreprise individuelle et, si vous êtes bien structurés, la SCOOP.

*ESS : Economie Sociale et Solidaire

Quelle a été ta leçon la plus inspirante à partager ? Le moment ou l’événement le plus difficile pour toi ?

Pour continuer sur cette piste de l’administration, l’histoire de Damanhur en Italie reflète la puissance des communautés. En effet, cette communauté de près de 800 personnes au-dessus de Turin, fondée sur la créativité et l’art, construisit un temple sous terre en commençant avec de simples outils. Arrivé à un stade d’avancement évolué, une personne a voulu faire du chantage à la communauté en les menaçant de la dénoncer aux pouvoirs publics si elle ne lui donnait pas 1 million d’euros. Celle-ci refusa et dans le même temps, construisit des portes dérobées pour protéger un maximum de son ouvrage.

L’heure de l’exécution de la menace ayant sonnée, un mandaté du gouvernement se rendit sur les lieux, et ne vit du temple que les premiers couloirs. Émerveillée par l’ampleur de l’ouvrage, la personne dit en voyant l’art et l’énergie employée : « il faut protéger cela au patrimoine de l’humanité ». L’œuvre de Damanhur est maintenant considérée comme patrimoine de l’humanité à l’UNESCO.

Le message que j’en retire est « engage toi sur ta voie, la vie te répondra favorablement ». C’est un encouragement à faire et à réaliser sa mission sur terre, qu’elle plaise ou non aux autres.

Comment les écovillages offrent une vie de meilleure qualité à ses résidents ? Bien-être ?

Vaste question. Il y a énormément de pratiques individuelles : yoga, méditation, éveil corporel, respiration consciente, communication authentique, CNV*… qui permettent davantage à l’Homme actuel de prendre soin de lui. Ces pratiques ajoutées à une bulle, une micro-société en renforcent les bienfaits. Les liens sociaux renforcent naturellement l’effet de telle ou telle pratique grâce à la valeur ajoutée qu’en fait un groupe de pratiquant : recherche, spécialisation dans une technique, dialogue, aménagements spécifiques à la culture locale… etc.

De façon plus globale, le champ de conscience des écovillageois est généralement plus élevé. Ce sont des personnes qui ont cheminé, tant intérieurement qu’extérieurement. Cela fait des écovillages des lieux naturellement ressourçants, de part la diversité culturelle qu’ils nourrissent et de par le niveau d’éveil des résidents qui les composent.

*CNV : Communication Non-Violente ou Communication bienveillante

Que penses-tu des 4 dimensions de la durabilité ? as-tu un focus sur l’une en particulier?

Je pense que toutes les éthiques sont importantes : sociale, culturelle, économique, écologique.

La première pour moi est l’éthique sociale, car nous sommes des êtres humains et donc des être de relations en premier lieu. Sans relations saines, il est difficile de vouloir et de pouvoir créer un écovillage, ou bien ce sera un ghetto écolo-bourgeois bohème ou bien anarchiste. C’est limité, car l'”entre-Soi” devient la loi. Je pense qu’il faut des modèles permettant d’établir la confiance et un maximum d’harmonie dans les relations.

De mon côté, j’ai été marqué par un mensonge fondamental dans ma vie. Enfant, je n’avais pas la “niaque” comme on dit, je ressentais des choses que les autres semblaient ne pas ressentir ou comprendre. J’entendais souvent de la part des médias et des personnes âgées “tu devrais être content, tu vis dans un pays en paix, tu ne réalises pas la chance que tu as”. Or pour moi c’était un choc permanent de voir les personnes de cette société “en paix” parler de “guerre”, “d’ennemi”, et dans les relations sociales, il était particulièrement choquant pour moi de constater la malhonnêteté, l’égoïsme ordinaire, la compétition permanente, la triche, le mensonge, tirer la couverture à soi, devoir se défendre en permanence pour ne pas perdre sa place.
Vivre dans un monde hostile, en guerre contre lui-même, fût pour moi le plus profond des traumatismes. Dès lors, pour moi, la première vocation d’un écovillage est de reconstituer le tissu social abîmé.

Pensez-vous que les principes des écovillages peuvent être appliqués aux villes?

Oui à condition de travailler en profondeur l’éthique sociale, pilier de la création d’un écovillage. Sans elle, le délitement caractéristique lié à la diversité des occupations en ville feront plier toute tentative d’organisation.De plus une culture particulièrement forte devra être mise en place. Je dirais qu’une forte éthique sociale et culturelle, intérieure, s’impose. En ville, il faut faire la différence, encore plus qu’ailleurs, où le maillage social est soumis à d’importantes contraintes et pressions économiques.

Accepter l’argent comme une valeur d’échange et faisant partie intégrante du projet me semble inévitable en ville. L’idéal étant d’utiliser d’anciens modèles économiques et des nouveaux.

Quelle est ton expérience de la sociocratie, ce mode de gouvernance sans pouvoir centralisé ?

Je suis perplexe vis-à-vis de la sociocratie. Mais je suis aussi perplexe vis-à-vis de toute technique car de nos jours on a tendance à survaloriser la technique à défaut de développer son ressenti, qui fait défaut en occident. À force de valoriser à l’école les capacités intellectuelles au détriment du corps et des arts, cela nous a rendu handicapés ou coupés de notre sensibilité. En neurologie on appelle cela un hyper-développement du cerveau gauche, hémisphère du calcul, de la logique et du langage et un sous-développement du cerveau droit, qui est l’hémisphère où se forme l’intuition, la poésie, l’art, le ressenti.

Je suis plus enclin à me porter sur l’humain et sur sa capacité à développer son expression et son intelligence, que ce soit dans la communication ou ses compétences relationnelles.

Choisir et encenser un outil est à mon avis douteux. Nous pourrons utiliser n’importe quel outil à des fins manipulatoires si l’être humain n’est pas centré et authentique. L'”être” doit aller de pair avec l'”avoir”.

Un autre tort que je reproche à la sociocratie est d’être principalement mentale, justement là où l’occident pèche : c’est le manque de ressenti corporel qui fait défaut à l’occidental ! Proposer un outil mental c’est certes plus facile à communiquer, mais ça ne peut être une solution globale que si l’on y mêle des pratiques permettant aux individus de se centrer, de ressentir et de développer leur intuition. Il en va de même de la CNV, très utilisée en France, avec les mêmes qualités et défauts.

Comme pour toute technique il faut se renseigner sur ceux qui la proposent et voir s’ils sont ouverts à des outils complémentaires favorisant l’approche du ressenti par le corps et la compréhension des émotions.

La conférences pour le climat comme les COP s’enchainent. Quelle message aurais-tu à transmettre aux politiques ?

Aucun. Les politiques sont majoritairement trop immatures pour entendre quoi que ce soit. Ils seront remplacés lorsque le peuple en aura assez. Sans doute les enfants seront les premiers à les faire changer. Quand il verront que de plus en plus d’enfants en savent plus qu’eux et leurs décennies d’instruction, ils redescendront de leur piédestal. Une civilisation décallée ne se remet en question que lorsque les enfants souffrent ou se révoltent, c’est notamment ce qu’il s’est passé avec la vague de suicides de jeunes en Équateur, lors de la crise d’il y a quelques années et qui a conduit à une révolution globale de sa société.

Quelle est la pratique que tu conseillerais pour tout projet de communauté ou d’écovillage ?

L’humilité et l’ouverture aux personnes extérieures est importante ! Sans processus de médiation ou supervision extérieure et ce, dès le début, je connais peu de communautés qui perdurent. L’alliance d’outils d’expression de groupe forts et ramenant à un dialogue posé et authentique avec une supervision externe reste fondamentale.

Crois-tu à à l’économie circulaire ?

Je pense qu’elle est essentielle à condition de l’intégrer au système globalisé. C’est la même importance de distinguer une recherche d’autonomie et une recherche d’inter-dépendance, l’une est séparée, l’autre connectée. Les réelles économies et sociétés qui fonctionnent sont fondées sur l’interdépendance des acteurs ou autonomie ouverte, pas sur l’autonomie absolue.

Certes il est nécessaire de développer des résiliences locales pour résister aux effets de leviers du marché globalisé. Mais encore une fois, vouloir se passer radicalement du marché dominant est une erreur qui peut fragiliser les économies circulaires. Tout est interconnecté, qu’on le veuille ou non, c’est une réalité.

Il faut veiller à construire le meilleur système local mais aussi le meilleur système d’échange avec le modèle global actuel, même s’il est parfois malsain !

Il ne faut pas chercher à changer le système économique global de l’intérieur, cela est à mon avis impossible car « on ne détruit pas la maison du maître avec les outils du maître » dit Audre Lordre, poétesse noire et féministe qui s’est battue contre le racisme et le sexisme – entre autres. Mais il ne faut pas non plus le rejeter intégralement sous peine de s’exclure et de risquer de devenir inadapté ou d’être fragilisé vis-à-vis de lui.

Pour toi, en quoi les écovillages sont le futur de l’humanité ?

Une société qui se prive d’utopie est une société en train de mourir à petit feu. Le retour des pensées nationalistes et traditionalistes sont un indicateur que le changement n’est pas assez mis en valeur. Les éthiques qui fondaient nos civilisations occidentales on périclité, et ont été souillées. Reconstruire la confiance est le but de l’utopie et des communautés qui l’incarnent. C’est parce qu’elles sont les sentinelles du futur qu’elles marquent un repère, une vision qui rend crédible la perpétuation de l’espèce humaine sur la planète, et en occident.

Sans ces repères, et leur persistance, je crains que l’entité « Terre » doivent décider de nous supprimer en tant qu’espèce, comme elle est en train de supprimer par l’intermédiaire de l’Homme, via la 6ème extinction, un grand nombre d’espèces vivantes.

Dans cette ère de nettoyage et de changements, il est évident que les communautés sont les porteuses univoques d’un futur global et holistique. Car le futur n’est pas uniquement un mirage techno-scientifique qui est sensé nous sauver. Et ce, pour une bonne raison, l’Homme pour changer, a besoin d’exemples et d’expériences. Les communautés sont les laboratoires vivants du monde à venir.

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Découvrez le nouveau projet de Gabriel: C’est la vie

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